Peut-être est-ce parce qu’on a été trop biberonnés aux films américains avec une Cadillac fonçant au milieu des étendues désertiques du Grand Ouest, mais dès qu’une chanson des Dire Straits commence, on a toujours des envies d’évasion, de prendre notre bagnole et de foncer, peu importe la destination, du moment que le vent souffle dans nos cheveux et qu’on a mis la musique à fond.
Ou alors c’est juste moi. J’ai sans doute exagérément regardé Thelma et Louise petite, et me suis fantasmée couverte de sable, transpirante, en redresseuse de torts des femmes bafouées, au volant de ma 205 blanche.
En plus Dire Straits ils sont britanniques. Rien à voir avec le Grand Canyon.
Et j’avoue, quand je pense grands espaces et liberté, je convoque plus facilement Monument Valley, que les routes de la banlieue londonienne. Alors quand la mélancolie de The Latest Trick ou Brothers in Arms ne sabote pas mes velléités de départ pour l’aventure, Sultans of Swing devient ma compagne de route préférée.
Elle est le soulagement après une relation abominable de plus de 10 ans, qui m’emmène, pour la première fois seule en voiture depuis plusieurs années, sur les chemins boisés du Berry, entre Vatan et Chambord, pour aller écouter à une soirée guinguette, de joyeux cinglés à l’orgue de barbarie. Elle est l’autonomie retrouvée et la joie de la solitude sur les routes d’Ardèche lors d’un trajet de nuit à rallier mon Sud adoré, et les étoiles observées en haut du col de la Chavade, allongée sur le capot de l’inébranlable 205 (un sacré numéro. Les vrais savent. Enfin les vieux savent je veux dire).
Elle est le soleil couchant sur la Voie Olbia après une journée de boulot, pour rejoindre les potes à un festival pyrotechnique sur la plage, des Adelscott tièdes et des chips trop grasses dans la musette, et celui qui se lève sur la Route du sel en rentrant de Toulon après avoir déposé un ami au premier train pour Paris.
Elle est les galères en stop à 18 ans et le sable plein la bagnole malgré les vigoureux secouages de serviette. Elle est le bordel tout court dans l’habitacle, chiches reliefs des trajets de douze heures, entre restes de gâteaux fondus, emballages crystal à foison, et cendrier débordant de chewing-gums secs.
Elle descend vers l’été et les vacances, dans une espèce d’urgence à se mettre à l’eau et à sentir le soleil sécher ma peau posée contre la pierre chaude. Elle est le chant des criquets puis tout au bout celui des cigales.
Jamais elle ne remonte vers septembre et les obligations. Non, elle cavale comme le temps file, insouciante, véloce et sauvage, vers l’odeur des eucalyptus et les jambes pleines de poussière, vers le crissement des sandales sur les chemins chauffés à blanc et bordés de grands pins parasols, vers la mer, enfin, qui déborde en uppercut bleu inattendu, juste derrière un virage.
Elle est l’impatience des voyages et la joie explosive des arrivées.
Elle est tous ces souvenirs invités en rasant le bitume, jusqu’à être enfin ailleurs.
You get a shiver in the dark
It’s raining in the park but meantime
South of the river, you stop and you hold everything.

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