Litha, la musique et le temps qui passe.

Photomaton, juin 1996.

Pendant longtemps, le 21 juin a été signe d’effervescence. Petite, il marquait indéniablement le passage à une autre dimension du temps. C’était les dernières semaines à l’école, et dans la fraîcheur encore matinale je partais en socquettes et jupe qui tourne pour voir les journées d’apprentissage se traîner à l’aune de la chaleur qui montait, entre les jeux de société qui remplaçaient avec bonheur les maths et les chorégraphies du futur tube de l’été apprises avec les copines à l’ombre du préau. Tout se ralentissait, comme si cette année scolaire ne voulait pas vraiment finir, et même les adultes venant nous chercher à 16h30, restaient plus que de coutume à discuter sous les arbres. La lumière était encore haute et la soirée loin de commencer. On pouvait s’octroyer ce moment à flâner en cette fin d’après-midi. C’était enfin l’été et très bientôt il n’y aurait de compte à rendre qu’à la mer et au sable.

Adolescente, ce 21 juin est devenu une toute autre affaire. Créée en 1982, il me semble pourtant que ce n’est pleinement que dans les années 90 que la fête de la musique a réellement pris son essor. Sûrement justement parce que j’étais adolescente à cette période. Ce qui consistait quelques années avant à se balader nonchalamment dans les rues étouffantes de la ville en écoutant d’une oreille des musiciens amateurs reprendre du France Gall à la terrasse des cafés, est devenu l’évènement majeur de ma petite cosmogonie personnelle. Au collège, puis au lycée, on passait des semaines à en parler, à se préparer, à se renseigner sur qui jouerait quoi et où. Non, on n’irait pas sur la place où une scène avait été montée, danser sur les sons ringards des boys bands. Un de nos potes avait colonisé le bar en bas de chez lui pour y faire des reprises « unplugged » de nos groupes préférés. Ou le frère de quelqu’un avait organisé un concert en face du Mac Do (endroit hautement stratégique). Faute de téléphones portables on avait décidé en amont d’où se retrouver pour se préparer (de préférence chez une copine du centre-ville),on choisissait avec soin ce qu’on allait porter (on avait débriefé de nos tenues les week-ends précédents, avec moults essayages à la clé), et on passait des heures dans la salle de bain à se faire les ongles (noirs, c’était ce qu’on trouvait de plus classe et rebelle) et à se maquiller. D’ailleurs ce soir-là nos mères respectives ne trouvaient pas grand chose à redire: c’était la fête. Ce qu’on espérait, c’était croiser par le plus grand des hasards le garçon qui nous faisait craquer en espérant qu’il nous remarque et qu’on passe un moment ensemble à rire, danser et discuter.

La fête de la musique a le goût des monacos pêche et des premières bières un peu tièdes. Elle est les moments d’attente et de tension, l’errance dans la ville, quand on a perdu nos potes parce qu’on est restés un peu trop longtemps à écouter une chanson qu’on aime bien. Elle est les paquets de 10 de cigarettes Camel achetés en douce au tabac à l’angle de la rue du lycée. Elle est le coeur qui palpite et les papillons dans le ventre, les courses folles entre les passants, main dans la main avec sa meilleure amie parce qu’on a voulu éviter ce mec du lycée vraiment relou. Elle est les regards échangés plus que les mots à cause de la musique trop forte. Elle est les sourires timides et les débordements de joie une fois rentrée à la maison parce qu’on a réussi à passer du temps avec lui en dehors du lycée.

Plus tard, une fois adulte, il y a eu comme un glissement. On a d’abord attendu ce moment avec la même émotion adolescente et le désir qu’il se passe ce soir là précisément, quelque chose d’un peu fou. Mais on n’avait plus ces papillons dans le ventre et on se contentait de déambuler entre les terrasses bondées des bars en espérant trouver une place où les amplis ne risquaient pas de détruire un de nos tympans à tout jamais. Puis on avait arrêté d’y aller. A quoi bon, sans les papillons? Sans être de la résignation, il y avait une forme de satisfaction à rester chez soi ce jour là. Le calme. Le jardin. La chaleur prise au piège dans les pierres du puit, et la maison si fraîche encore. La poussière en suspension dans la lumière du soir. Le concert des oiseaux, des insectes, des grenouilles. L’odeur de la lavande et des tomates qu’on arrose « à la fraîche ». L’intense bonheur d’être là, dans ce jour qui s’étend indéfiniment, et qui pose un voile de tranquillité sur la vie qui file.

J’ai 15 ans et pour la première fois j’ai la permission de minuit. Ma mère viendra me récupérer à l’heure dite sur la place de l’église. Je me prépare chez ma meilleure amie. Je porte un haut qui laisse voir mon nombril et un parfum de supermarché à la vanille. Ce soir j’espère enfin un baiser de lui. Il sera en ville, il me l’a confirmé cet après-midi en sortant du cours de physique. Nous allons errer de bar en bar à la recherche de nos amis, et de ceux qui font doucement vibrer nos coeurs tout neufs. La soirée entière ne sera en fait qu’un chassé-croisé, on se frôlera à peine mais on se poursuivra sans cesse. On pestera contre les filles populaires du collège qui sont là elles aussi et qui, contrarient nos plans, on n’écoutera pas vraiment la musique mais trop forte elle nous permettra de faire croire qu’on ne se comprend pas. Et à minuit ma mère sera là avec sa 2CV. Et lui aussi. On a réussi à se retrouver une demi-heure avant. Il a tenu, avec un de ses potes à me raccompagner jusqu’à la voiture. Son pote porte un T-shirt de Silverchair, celui avec une grenouille vert fluo. Et lui porte une chemise à carreaux vert de gris. Je ris, gênée et heureuse de l’avoir retrouvé, même sans baiser.

J’ai 44 ans. Tu as toujours cette chemise à carreaux vert de gris. Elle te va plus juste je crois. Assis sur le bord du puit, dans la cour de notre maison, on profite des derniers instants de jour de ce 21 juin. Tout à l’heure, pour fêter le solstice je déposerai sur la table de jardin une coupelle de miel et une autre de lait, pour remercier les esprits malicieux de Litha de nous avoir réunis il y a quelques années. Pas de musique trop forte ni de troquets bondés. Pas de tubes de l’été ni de mauvaises reprises aux multiples larsens. Juste toi et moi, ta chemise à carreaux, les papillons là, juste sous le nombril. Et ce baiser, enfin.

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